Dans le nom Alliage Théâtre il y a, condensé, l’essentiel d’une démarche. Le désir d’une certaine relation au public.
Avec plusieurs spectacles en tournée chaque saison, dont certains au répertoire, nous affirmons notre identité de troupe au service des auteurs de théâtre. Cela nous semble être l’essence même de notre métier de faire se confronter et se frotter les œuvres et nos mises en scènes, d’un soir à l’autre, d’un lieu à un autre. Si cette démarche est un exercice délicat pour les acteurs, elle nous permet de relativiser notre travail, notre évolution, de tenir éveillée notre vigilance face à l’acquis.
Depuis 1996, la compagnie s’est attachée à présenter ses créations en dehors de l’Hexagone, au Maroc, en Allemagne et en Italie sur de courtes durées, et puis sur le long terme en Nouvelle-Calédonie, au Bénin et aujourd’hui en Guinée. Ce qui s’affirme dans ce cheminement, c’est le croisement des initiatives, des collaborations et des créations entre artistes.
Et il y a aussi des publics nouveaux – à conquérir – et ceux faisant l’objet de retrouvailles régulières dans leurs « lieux », avec lesquels se tisse comme un compagnonnage : on découvre, on compare, on évalue. Ce qui est visé c’est de jouer la comédie non seulement devant, mais avec le public ou, pour le dire autrement « Nous souhaitons inviter le regardant à se pencher vers nous, à faire acte de présence au sein du lieu théâtral, ce lieu où la parole retrouve son espace ».
Depuis 1996 et mes premières rencontres avec des artistes marocains, béninois et guinéens, l’envie de mettre en jeu des textes d’ici et de là-bas avec des acteurs, musiciens, techniciens d’origines différentes influent sur mon travail et ma manière d’entrevoir le théâtre. La création de Territoire de l’amour en février 2007 à Vitry le François avec une actrice africaine, un acteur d’origine maghrébine et deux acteurs de la troupe puis deux mois plus tard la création à Nouméa de La nouvelle et sublime histoire de Roméo et Juliette avec deux artistes kanaks, une comédienne guinéenne et deux autres comédiens de la troupe est une réponse à cette nécessité de faire entendre le théâtre et le monde autrement en métissant les acteurs dans leur propre « outil » d’expression. Il faut favoriser le frottement – à l’intérieur d’une même fable – de mise en jeu des voix, des corps et du rapport au monde. La pudeur kanake, africaine ou française obéit à des cheminements propres fort différents. La gestion des corps dans la douleur ou la joie revêt des formes d’interprétation parfois contradictoire qui oblige le metteur en scène à des choix plus larges, plus universels des signes d’interprétation.
Aujourd’hui je cherche à concevoir un autre type de mise en jeu des textes et des comédiens. La rencontre sur un plateau d’hommes et de femmes – artistes au plus profond d’eux-mêmes- sensibles à une recherche commune pour élaborer un spectacle le plus ouvert possible aux interprétations et langages étrangers l’un à l’autre permet d’aborder la mise en scène d’un texte avec de nouvelles attentes, ce qui doit permettre au spectateur d’appréhender peut-être différemment la représentation. Les fables et les poètes qui me touchent questionnent nos sentiments d’humain, nos attentes à venir et rendent compte des gouffres du passé. Il me faut maintenant rendre le plateau et les paroles des acteurs en suspension dans le temps et l’action. Je me dois de chercher d’autres accomplissements de la trame poétique en maltraitant parfois le coté trop lisse ou trop esthétique de certains spectacles passés. C’est une brutalité poétique qu’il faut faire évoluer sur la scène théâtrale. Un accomplissement qui passe par un métissage des jeux et des représentations.
José Renault
L’historique d’une Compagnie se perçoit à travers la cohérence dans l’approche successive des oeuvres...
1987 BRECHT L’homme est bon, le veau succulent, 1988 MARIVAUX Le préjugé vaincu, 1989 MOLIERE Alceste en procès, 1990 REGNARD Les folies amoureuses, 1991 MUSSET Louison, FERRAND Secret pressentiment d’un long silence, 1992 CAMUS Le malentendu, WEBER Tragoedia, 1993 MULLER Quartet, 1994 RACINE Andromaque...
...1995 GENET L’atelier d’Alberto Giacometti, CORMAN Sang et eau, 1996 SHAKESPEARE La nuit des rois, 1997 ROMAINS Knock, 1998 WEBER Amorosa, MARIVAUX L’Epreuve, 1999 TCHEKHOV Oncle Vania, 2000 KOLTES Quai Ouest, PREVERT Des oubliettes dans sa tête, 2001 CAMUS Le malentendu, 2002 FEYDEAU Chat en Poche, 2003 BESSON L’Oiseau vert, COUA-ZOTTI Instincts primaires combats secondaires, 2004 COUA-ZOTTI Certifié sincère, CALAFERTE L’amour des mots, WEINGARTEN La mort d’Auguste, 2005 BOND Rouge, Noir et Ignorant, KOLTES Dans la solitude des champs de coton, LISCANO Ma Famille, 2006 VIAN Les lésions dangereuses, GOLDONI Arlequin serviteur de deux maîtres, 2007 BEN BAREK Territoires de l’Amour d’après cité Rouge, GOPE La nouvelle et sublime histoire de Roméo et Juliette, 2008 WEBER L’Art d’avoir toujours raison d’après Schopenhauer, GAINSBOURG Amours des feintes d’après Mon propre rôle, 2009 GOPE Raf’Banni, 2010 HOROVITZ Le premier.
Encore une fois, sous le signe de l’alliage, les décisions artistiques
de chaque saison se font dans l’esprit d’une recherche ou plutôt
d’une expérimentation prenant en compte le théâtre (occidental)
dans son entier, à la fois le Répertoire et le Contemporain.
D’une part, les oeuvres ne sont pas choisies pour leur appartenance
à tel registre particulier de la littérature théâtrale, mais pour l’écoute
et le regard particulier qu’elles suscitent ; elles intriguent, elles
invitent à travers leur simplicité et même leur évidence de limpide,
au trouble, à la crise au fourvoiement révélateur. D’autre part,
à mesure que s’élabore le répertoire de la compagnie, un principe
de composition s’avère : celui d’une mise en résonance des oeuvres
entre elles. Elles se font signe et se répondent, parfois selon
des formes pensées a priori (triptyque par exemple). Cette recherche, en ce sens précis d’expérimentation artisanale et aventureuse, est orientée non seulement par l’attrait de la découverte et l’intérêt d’une interrogation nouvelle, mais aussi par une certaine idée du comique comme permettant la mise à distance du sentiment et du pathos,la mise à nu de la théâtralité et, souvent, le dévoilement intempestif de la posture originelle de l’œuvre.
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